Introduction au Confucianisme : découverte d'une sagesse qui inspira des civilisations
Il n’est ainsi, et je le déplore, pas rare d’entendre de la part d'experts de plateau en géopolitique ou relations internationales que la doctrine du sage ne serait qu’une façon de justifier la puissance de l’État, qu’un ordre social sclérosé réactionnaire et impuissant, qu’une série de règles rigides et absurdes responsables du “manque d'innovation des Chinois” ou une élaboration philosophique de la loi du plus fort.
Tout cela est une caricature fausse et insultante, presque raciste envers les peuples chinois qui au cours des millénaires non seulement ont participé de façon extraordinaire à l'aventure collective de l’humanité mais qui en plus possédaient, en partie grâce à Confucius, une tradition philosophique faite de rationalité, d’esprit critique et d’explorations audacieuses de la pensée humaine.
Le Confucianisme n’est pas l’obéissance pour l’obéissance, la hiérarchie pour la hiérarchie, l’ordre pour l’ordre (on ne peut même pas réduire le légisme, l’idéologie rivale du confucianisme dans ses débuts qui pourtant préconisait une loi dure), mais c’est la recherche d’une vertu par l’exemple, d’une harmonie et d’une bonne gouvernance engendrées par cette vertu et d’une obéissance et d’une hiérarchie qui se méritent au nom de cette harmonie et qui ne saurait se confondre avec la tyrannie ou l’autoritarisme dont elle est au contraire l’antithèse au même titre qu’elle s'oppose à l’anarchie et au désordre.
Ainsi ceux qui associent l’autoritarisme est-asiatique, parfois jusqu'à la Corée du Nord totalitaire et communiste, au confucianisme, se trompent éperdument.
Ainsi j’entends par là, à ma modeste échelle, vous offrir une introduction à cette tradition philosophique et spirituelle qu’est le confucianisme dans l’espoir d’entendre un peu moins d’opinions fausses et rabaissantes contre la tradition, si profonde et précieuse, des philosophies d’Asie de l’Est et du monde chinois.
Confucius, un sage au service de son époque
Le Confucianisme est le nom français du “ruisme”, de l’école de pensée de Ru, ce qu'on pourrait traduire par école des lettrés, la traduction française de ce courant ayant été nommée suivant son grand inspirateur.
Pour commencer il est nécessaire de développer sur la figure du sage lui-même Confucius.
Le nom Confucius n’est évidemment pas le nom natif donné à ce grand personnage mais est plutôt une latinisation, réalisée par le jésuite Matteo Ricci dont nous reparlerons plus tard, de son nom et de son titre Kongfuzi, le maître Kong (孔夫子).
Ce dernier est né à Qufu, en -551 avant la naissance du Christ, dans le pays de Lu durant la période troublée des automnes et des printemps, période où la Chine était privée de l’unité impériale et divisée en une multitude de duchés rivaux, l’autorité des rois des Zhou orientaux étant grandement amenuisée, ceux-ci étaient encore présents mais ne suivaient plus leur ordre rituel, leur pouvoir contesté par les nombreuses principautés rivales, ce qui mènera plus tard à la période des royaumes combattants.
La division de la Chine et la perte du mandat céleste par la précédente dynastie, les Zhou, fut une grande préoccupation pour Confucius qui après avoir travaillé et étudié entra en politique au service du Duc de Lu avant de terminer abruptement ses relations avec ce dernier après que celui-ci préféra prendre du bon temps avec des danseuses plutôt que veiller à la bonne administration de son pays.
Partant en exil volontaire pendant 13 ans où bon nombre de royaumes tenteront en vain de le recruter ou de l'éliminer, il rentre finalement au pays de Lu où il se consacre à l'enseignement et à la transmission de son savoir et de sa sagesse à ses 72 disciples.
Confucius se présentait humblement comme un transmetteur, comme un compilateur et un passeur du savoir et de la sagesse des anciens, dans l'espoir que ces vertus anciennes permettent, en suivant leur exemple, de restaurer l’harmonie perdue avec le mandat du ciel. De cette façon Maître Kong se place dans la continuité révérée du Duc de Zhou, frère de Wu le roi fondateur de la dynastie Zhou, Duc de Zhou qui fut philosophe et qui théorisa des concepts comme le mandat du Ciel. Ainsi dans cette logique de transmission le sage aurait été le grand compilateur (ou au moins un popularisateur) des Cinq Classiques, les livres fondamentaux servant de fondement textuel de l’étude confucéenne, et à partir de la dynastie Han qui canonisa l’ensemble, la base des concours pour devenir fonctionnaires mandarins.
Ces derniers sont le classique des vers, collection de poèmes anciens et de chansons populaires du pays de Lu, le classique des documents, ensemble de textes juridiques, administratifs et politiques des Zhou et de l’époque des royaumes combattants, documents détaillant les rites antiques agrémentés des commentaires des sages, le classique des mutations, le fameux Yi King, livre mystique utilisé dans la divination auquel est prêté un grand nombre d’interprétations et de significations au-delà de ce rôle initial d’oracle, et enfin le dernier classique, les Annales des Printemps et des Automnes qui constituent une chronique historique du pays de Lu dans ces temps troublés de l'interregnum dynastique.
Enfin on peut, et l’on doit, ajouter ce qui est le texte le plus central du confucianisme, les Analectes, les entretiens de Confucius qui sont une collection d’aphorismes et de réponses du sage à des questions que lui posaient ses disciples et qui constitue le point d’entrée le plus direct de la pensée et de la sagesse confucéenne. Texte facile d’accès et profond dont la lecture est un immanquable.
Par ce travail d’érudit, par les concepts qu’il a révélés et par son abondante descendance intellectuelle, le Confucianisme finit véritablement par refonder une Chine unie et a placé l’harmonie comme objectif de gouvernement, ainsi l'on a pu dire que Confucius fut presque Empereur en son temps même si son règne ne fut qu’un règne de l’Esprit.
Le coeur de la pensée confucéenne sur l'Homme et la société
Pour caricaturer, afin de comprendre le coeur philosophique, dans sa dimension sociale et politique dans un premier temps du confucianisme, on pourrait de façon anachronique s’imaginer dans une petite analogie que le coeur de l'anthropologie du Confucianisme serait une troisième voie pour le contrat social classique du libéralisme européen : à gros traits, pour Hobbes, l’homme est mauvais par nature et la société l’apprivoise, pour Rousseau, au contraire, l’homme est naturellement bon et c’est la société qui le corrompt, pour Confucius, l’Homme et la Société sont en miroir l’un de l’autre et l’Homme vertueux cultivera une société harmonieuse et une société harmonieuse aux dirigeants vertueux qui cultiveront le bien dans le coeur de l’Homme via les rites et la bienfaisance. Le contrat se renouvelle par les actes des hommes qui au-delà de leur instinct individuel bon ou mauvais sont intrinsèquement liés à la société qui reflète leurs choix.
Les hommes sont naturellement liés les uns aux autres chez Confucius mais, là où l’on peut s'aventurer à cette vision contractuelle dans sa pensée, c’est au travers ce rapport toujours en tension entre vertus et vices et transformations de la société qui place la question du bien et du mal de l'homme ou de son organisation sociale non pas dans un rapport de péché originel comme l’on pourrait s’imaginer chez Hobbes ou Rousseau mais au travers d’un rapport vivant en constante évolution en ligne avec cette fameuse phrase reaganienne au coeur de tout projet démocratique : “la liberté est toujours à une génération de l’extinction” il est ainsi non pas nécessaire de chercher une racine profonde au mal social et politique mais de cultiver un homme et une société vertueuse pour déraciner ou empêcher de prendre racine ce mal.
La réciprocité ne s’impose donc pas de façon contractuelle mais s’impose en contrat implicite à tout homme qui désire le bien, c’est-à-dire à tous ceux qui ont compris l’importance de l’harmonie sans qu’un rapport de profit, de peur ou de perte ne s'installe par rapport à ce contrat de tous les instants dont l’enjeu est plus grand et la recherche du bien à la fois individuel et collectif est toujours suprême.
Là où chez Hobbes la légitimité repose sur l’autorité et la capacité à se faire obéir, Confucius détache la légitimité de la force brute et considère que pour une société pérenne et harmonieuse celui qui exerce le pouvoir gouverne par la vertu et l’exemple et inspire dans un ordre céleste où l’enseignement de tous est nécessaire. On retrouve néanmoins, de façon analogue à Hobbes, presque une idée de droit individuel et du consentement des gouvernés, via ces vertus et le mandat du ciel.
Les continuateurs du Sage, comme Mencius, développeront plus en détail cette réflexion sur la nature humaine qui se laisse entendre dans les maximes et aphorismes du maître dans ses Analectes, mais le fondement philosophique politique du confucianisme ne se limite pas uniquement au rapport entre l’homme et la société.
Ainsi dans cette optique politique, non seulement les hommes sont présents mais aussi le Ciel, Tian (天), concept religio-philosophique aux contours abstraits que l’on peut, avec le recul intellectuel de prudence nécessaire, comparer en termes occidentaux à la fois au Dieu monothéiste de la théologie naturelle (ce qui, nous le verrons, a pu provoquer des débats et controverses intellectuelles chez les chrétiens missionnaires), auquel l’idée de Shangdi, l’empereur suprême, est assimilée elle aussi, à la fois aussi au monde des Idées platoniciennes et aux idées de la raison kantienne, en tant que source morale de la vertu, guide céleste qui sert de boussole idéale au monde terrestre.
Les principes et les vertus sont ainsi au service de l’Homme et de la société mais les dépassent aussi.
Les grands concepts confucéens
Ainsi il est important de revenir sur quelques-uns de ces concepts fondamentaux du confucianisme qui ont trait à cette éthique céleste : la vertu ren, les rites li et xiao, la piété filiale.
Ren (仁) ne se limite pas à la vertu des héros antiques, à la force de caractère et à l’intransigeance patriotique de la virtus romaine, mais se rapproche beaucoup plus de la vertu et de la bienveillance moderne chrétienne en Occident.
Le Ren est la recherche pour le gentilhomme (Junzi, 君子) de la morale et du bien, le rendant digne d’agir en société.
Cela s'oppose à l’homme mû par ses intérêts vénaux, par la recherche pure du profit et du pouvoir qui ne saurait se concilier avec la poursuite de la vertu. L’Homme exerçant le pouvoir doit l’exercer avec la vertu et l’homme qui n’exerce pas le pouvoir aussi doit poursuivre ces vertus pour l’harmonie du monde. On retrouve au cœur du Ren une idée de réciprocité très importante pour Confucius : n’impose pas aux autres ce que tu craindrais qu’ils t’imposent.
La vertu est donc intrinsèquement liée à la justice, à la rectitude, Yi (義/义) qui ne saurait se confondre avec la simple obéissance aux règles préétablies mais exige un examen du monde en accord avec la morale et le sens du bien, avec la bienveillance des vertus du Ren.
Et ce Ren, qui permet de tendre vers la justice du Yi, se cultive au travers des rites, Li (禮/礼) qui désigne non seulement les actes rituels, civiques ou religieux au service de l’État, du Ciel, des ancêtres, etc mais aussi la façon d’agir de tous les jours, le respect des convenances, des règles de politesse mais aussi le fait de bien vivre, de bien étudier, de bien travailler de suivre la loi naturelle. C'est au travers du cadre de Li que peut pleinement s'exprimer Ren.
Chez les néo-confucianistes les rites, le li, ( 理) que l'on peut traduire plus ouvertement par les principes, peut presque renvoyer à une essence téléologique des choses, à l'accomplissement d'une vérité profonde des êtres qui attendent de se réaliser en acte.
En ce qui concerne les rituels à proprement parler, le confucianisme est avant tout marqué par les cérémonies d’hommage aux morts, centrales tant dans le monde chinois qu’en Corée du Sud, mais aussi aux grandes cérémonies confucéennes en hommage au sage pour lequel fut au cours des millénaires développé un système complexe de musique rituelle.
Cette notion de Rite, Li, ainsi en tant que bon emplacement des choses, de poursuite par les actes de la loi naturelle et de la bienveillance, se traduit aussi par une grande importance donnée à la piété filiale, Xiao (孝), très importante dans le confucianisme dont il est un des aspects les plus connus en Occident.
La piété filiale fut grandement développée dans le classique du même nom par un des disciples de Confucius, un des quatre grands sages Zengzi. Ce Xiao, cette piété filiale, commande non seulement aux enfants de respecter leurs parents mais aussi aux parents de respecter leurs enfants, aux autorités de respecter les gens qu’ils administrent, aux jeunes de respecter les aînés et aux aînés de donner l’exemple à la jeunesse et plus généralement à chacun d’agir les uns envers les autres au sein de la société de façon juste et ordonnée en accord avec le Ren, le Yi, le Li, et tout ce qui permet de protéger, de cultiver ou de faire advenir l’harmonie.
La famille est ainsi quelque chose de fondamental, au niveau philosophique et rituel, dans le confucianisme, résultant ainsi de la constitution, pour accomplir les rites aux ancêtres, de sociétés généalogiques regroupant les descendants d’une même famille, parmi lesquelles les familles des quatre grands sages confucéens, dont Confucius lui-même dont l’arbre généalogique est le plus ancien documenté et un des plus larges en termes de descendance.
L'aîné de ce lignage de Confucius porta pendant des siècles le titre de Duc Yangsheng mais lorsque la République fut instaurée, loin de supprimer cet honneur, important pour les rites confucéens nationaux, le transforma en la fonction de sacrificateur officiel de Confucius dont la fonction existe encore à Taïwan, où celle-ci est garantie par la constitution et a une primauté égale à celle d’un ministre, au travers de la figure du 79e descendant direct de Confucius, Kong Tsui Chang.
Découlent de ces concepts les valeurs du confucianisme qui ont infusé le monde est-asiatique, au point de devenir presque des clichés de cette aire civilisationnelle et de sa diaspora, comme ainsi une très grande éthique de travail, des valeurs familiales fortes et strictes et une appréciation plus grande pour l’héritage et la transmission. (Le style même des Analectes a pu influencer non seulement bon nombre d’œuvres philosophiques chinoises mais aussi le cliché occidental, miroir déformant, du proverbe chinois à la sagesse à la fois simple et ésotérique exprimée au travers de courtes maximes.)
L’étude est ainsi au cœur des commandements du confucianisme pour le gentilhomme, étude des classiques, de l'histoire, des lettres, du monde.
Être studieux et curieux sont des choses à rechercher qui permettent de s’approcher de la vertu et d’agir pour une société vertueuse, c’est ainsi que la méritocratie fut partie intégrante du système chinois avec les examens impériaux fondés sur les commentaires confucéens des classiques.
Encore aujourd’hui, dans toute l’Asie de l’Est particulièrement en Corée du Sud, imprégnée de valeurs confucéennes, la culture du concours, des études parfois acharnées est encore présente et l’étude et l’enseignement sont particulièrement valorisés et sont encore et toujours vus comme la voie du gentilhomme.
Le goût Confucéen de la cultivation par les lettres et les études a pu dans la construction des civilisations faire que celles-ci durant une grande partie de leur histoire aient eu un taux d’alphabétisation plus élevé ainsi qu'un plus grand attrait pour la méritocratie et une plus grande méfiance envers les systèmes héréditaires que les autres régions du monde durant de nombreux siècles.
Le Confucianisme est il vraiment une religion ?
Mais ainsi il devient légitime de se demander si le confucianisme est vraiment une religion comme on le pense souvent ou bien un système éthique et philosophique ?
Il y a bien une ébauche de fondement mythologique au confucianisme nettement au travers des récits merveilleux de la vie de Confucius comme le dragon annonçant sa naissance mais non seulement ces éléments merveilleux ne sont pas centraux au confucianisme mais en plus ceux-ci sont remis en question par les historiens confucéens eux-mêmes comme Sima Qian.
La question se pose car il y a bien dans le confucianisme des temples, des cérémonies organisées bisannuellement en l’honneur du sage, et il existait surtout, autour des rites et du Ciel, Tian, pour l’Empereur de Chine (et pour les rois coréens) un grand nombre d’obligations rituelles et d’actes religieux autour d’une religion impériale directement issue du confucianisme dont l’élément le plus connu est le sacrifice céleste, réalisé par l’Empereur au temple du Ciel dans la cité interdite.
Shangdi (l’Empereur suprême (上帝)) et Tian, comme nous l’avons vu, ne sont pas des divinités à proprement parler définies, mais sont plutôt les noms donnés à un principe moral et métaphysique des principes et de l’univers qui est connaissable, ou tout du moins inférable par l’entendement humain.
Shangdi et Tian peuvent être comptés comme en lien avec un monothéisme primordial oublié mais il est important de comprendre que le terme ne peut pas être vu comme un calque du concept abrahamique de Dieu sans un recul critique important.
Ainsi l’utilisation du terme shangdi et de tian pour se référer à Dieu fut un objet de débat à partir de la fin du XVIIe siècle parmi les missionnaires catholiques, certains préférant ce terme car renvoyant à une longue et antique tradition philosophique propre aux Chinois ; suivant l’idée du jésuite Matteo Ricci, permettant l’inculturation, d’autres préférant le terme Tianzhu (天主), Seigneur du Ciel, pour ne pas confondre ce concept confucéen (et antérieur au confucianisme) qui peut ne pas désigner le Dieu unique mais bien un autre concept, voire une autre divinité et risquer ainsi de créer une confusion dans la mission évangélisatrice.
L’Église avait finalement choisi de rejeter Shangdi (bien qu’aujourd’hui le terme puisse être employé par les catholiques) mais les protestants et les Chinois eux-mêmes pour désigner l’idée du Dieu unique ont gardé le terme, parfois désapprouvé par certains penseurs confucéens qui veulent séparer le concept de Tian et Shangdi d’une assimilation trop directe avec Dieu tel qu'entendu par les religions du Livre.
Ces querelles sur la nature de Shangdi et Tian se sont transformées en querelles sur les rites confucéens eux-mêmes présentés comme des rites civils et traditionnels par les uns (que ce soit les cérémonies offertes à Confucius ou aux ancêtres) et comme pratiques religieuses païennes pour d’autres, résultant en de nombreuses condamnations de ceux-ci et de leur place dans la mission par le Vatican mais aussi des moments d’approbation et d’ouverture à l'autorisation de ceux-ci, autorisation qui finit par être entérinée en 1939 après des siècles de controverses.
Néanmoins Shangdi et Tian, quelle que soit la traduction que l’on souhaite leur donner dans le système occidental, revêtent bien une dimension transcendante, suprême, autosuffisante et gouvernant tout le cosmos, pas comme Zeus, Odin ou Jupiter le feraient mais bien plus proches du Dieu des philosophes que des dieux plus directement inscrits dans le panthéon chinois lui-même.
Ainsi cette vision de la divinité même de l’empereur suprême, est assez différente de l’Empereur de Jade et de son administration céleste présente dans la religion populaire chinoise et dans le taoïsme, ou des cinq grands dieux que l’on trouve parfois aussi dans les religions chinoises.
Néanmoins les « -ismes » du monde chinois, moins marqués par des catégories fermées comme en Occident ou dans le monde arabo-musulman en ce qui concerne les systèmes de croyance, sont mélangeables et superposables à volonté. Ainsi l’on peut être un sage confucéen, suivre l'éthique du maître, mais aussi s'intéresser au Tao et participer aux festivals de la religion populaire et prier des devas bouddhistes. Le néoconfucianisme particulièrement s'intéresse aux préoccupations métaphysiques des systèmes du monde chinois avec lesquels il cohabite.
Néanmoins reste la présence de temples et de rituels parmi lesquels la vénération des ancêtres ou les cérémonies d’hommage à Confucius.
Les temples confucéens ainsi, s’ils présentent bien une salle centrale où l'on peut rendre hommage au sage et à ses disciples, s’ils sont bien les lieux de cérémonies annuelles très élaborées, sont néanmoins autant des lieux d’éducation que des lieux de mémoire.
C’est dans les temples confucéens que se déroulent les examens impériaux et aujourd’hui, outre les cérémonies annuelles, les temples sont avant tout des lieux de transmission mettant en avant les arts et les vertus traditionnelles du gentilhomme chinois traditionnel.
L’impression que laissent les temples confucéens est très différente de l’ambiance et de l’activité des temples bouddhistes et taoïstes et, si ce sont tout de même des lieux emplis de dignité, ils laissent une impression presque de sagesse et de philosophie révérencieuse et déférente, mais non religieuse.
Il y eut néanmoins durant les périodes de réforme de la fin de la dynastie Qing et durant les débuts de la République de Chine sous Sun Yat-sen des tentatives de constituer une religion confucéenne nationale chinoise pour unifier le peuple et régénérer le confucianisme.
Le Confucianisme et son éthique servant de base à un nombre infini de pratiques culturelles chinoises et étant une justification pour un grand nombre de valeurs et de façons de faire positives, les penseurs de ces temps de réforme se sont tournés évidemment vers l'héritage confucéen pour chercher cette idée de religion nationale.
Des églises confucéennes sur ce modèle existent, notamment à Hong Kong, et le confucianisme religieux a su infuser de nombreuses religions du salut chinoises, néanmoins le confucianisme est surtout vécu comme une tradition et comme une philosophie, avec ses innovations et son orthodoxie, dont les pratiques se mêlent aux autres religions, courants spirituels et philosophiques, dans le grand continuum de la spiritualité et de la pensée orientale sans que la frontière entre le religieux et le culturel, entre les ismes eux-mêmes ne soit trop stricte.
La rencontre entre le monde chinois et la chrétienté d’Occident, comme nous l'avons évoqué précédemment avec la querelle autour des rites, a néanmoins, de par la nature fortement classificatrice et rationaliste de la pensée occidentale, inscrit cette tradition confucéenne, si importante dans la civilisation chinoise, au rang des grandes religions du monde. Certains catholiques ont même vu dans la doctrine du Sage, comme déjà évoqué, une trace éloignée de l’enseignement divin ; les dialogues interreligieux entre le confucianisme et le catholicisme ont même repris en août 2026 à Séoul entre représentants du monde confucéen et le Vatican.
Il est vrai qu’au cours de l’Histoire, le confucianisme dans le monde chinois, mais aussi au Vietnam et surtout en Corée, a eu un rôle de façonnage de la société et de la civilisation entière fortement comparable à la chrétienté en Occident ou à l’islam en ces terres. (À noter que si le Japon a été exposé au confucianisme son influence est moins grande, bien que présente, et on ne saurait le compter pleinement au rang des nations confucéennes, son substrat religieux et philosophique étant beaucoup plus façonné par le Zen et sa religion endémique, le shinto)
L’histoire du confucianisme s'étend sur plus de 2500 ans et il serait extrêmement compliqué de la résumer aussi brièvement. Faite d’orthodoxie mais aussi d’explorations, la doctrine du sage s’est transmise au travers de l’histoire tumultueuse, au travers de la transmission de livres mais aussi de lignées de philosophes dont certains peuvent trouver racine directement dans l’enseignement du maître lui-même, de façon similaire aux lignées des évêques pouvant se retracer jusqu’aux apôtres.
La façon même de penser et de transcrire l’histoire dans le monde chinois découle du confucianisme, en suivant le modèle de l’historien confucéen Sima Qian et son Shiji, qui entend montrer dans l’histoire qu’il consignait les grandes leçons morales qu’elle enseigne. Le confucianisme a su se transformer, tout en perdurant.
De la remise en question...
Le Confucianisme a tout de même dû faire face à de nombreuses oppositions très violentes dans son histoire et a pu faire l’objet de stigmates à plusieurs moments, même encore aujourd’hui comme nous avons pu l'évoquer en introduction.
Des -210 à -213, lors de “l’Incendie des livres et l’enterrement des lettrés” sous Qin Shi Huangdi, le réunificateur de la Chine après la période des royaumes combattants et l'Empereur à l’armée de terre cuite, farouche partisan du légisme, doctrine ennemie du confucianisme exigeant une obéissance infaillible à des lois implacables comme condition à la réussite de la société, le confucianisme manqua de disparaître et fut victime de persécution du fait de l’ordre impérial de détruire les classiques et d’emmurer ou d’enterrer vivants les lettrés qui parvinrent tout de même à préserver la doctrine à travers les siècles. Si le confucianisme et le bouddhisme s’affrontèrent intellectuellement souvent du fait de grandes différences doctrinales, et que certains empereurs plus touchés par le bouddhisme négligèrent la doctrine du maître Kong, le confucianisme grandit au contact de cette autre religion donnant naissance au néoconfucianisme.
Mais c’est à partir du siècle d’humiliation chinois et du déclin de la dynastie Joseon, qui marquèrent, à la fin du XIXe et au début du XXe, les premières grandes remises en question du confucianisme accusé, du fait de divers dysfonctionnements dans les systèmes des examens impériaux, d'être responsable de la stagnation, du déclin et de la chute des dynasties Qing en Chine et Joseon en Corée, qui seront victimes de l'impérialisme tant des Occidentaux que du Japon de Meiji non confucéen et qui sut s’adapter aux changements de cette période et à la technologie occidentale bien plus vite.
Ainsi, en Chine, le mouvement du quatre mai 1919 entendait se séparer de l’héritage confucéen, accuser d'être la cause de l'immobilisme et du déclin chinois, et, en Corée, la très dure domination japonaise fut imputée aux lettrés confucéens et à leur influence sur l’État et la société, au point qu’en Corée du Nord (contrairement à ce que certains, encore animés de cette grille d’analyse passée mais aussi en quête d’expurger le communisme de ses crimes et de ses problèmes doctrinaux), le confucianisme est non seulement éteint mais aussi décrié par le régime, là où, dans le Sud, il est encore fortement vivant et très important pour toutes les classes de la société et les obédiences politiques (même si certaines féministes radicales rejettent farouchement l’héritage trop conservateur du Sage).
Au-delà de ces questionnements nationaux, bien loin de la cordiale concurrence entre systèmes opposés qui amena à la création du néoconfucianisme, c’est bien le communisme qui fut, de façon sanglante et destructrice, le plus grand ennemi du Confucianisme et de l’héritage du maître Kong.
Si le Kuomintang dirigé par Tchang Kaï-chek et suivant les idées de Sun Yat-sen fut pleinement infusé de confucianisme (qu’ils utilisèrent aussi pour légitimer les moments de dictature du parti), leurs rivaux communistes portés par Mao étaient, eux, en opposition frontale tant avec l’héritage que l’idéologie du confucianisme pensé comme radicalement antirévolutionnaire.
S’opposant doctrinalement autant que sociétalement, le communisme, que ce soit au travers du règne de Kim Il Sung ou sous Mao et sa Révolution culturelle, désigna le confucianisme comme un ennemi, en parlant de lui comme d’un système de justification de l’oppression féodale et, dans le cadre de la Révolution culturelle, comme d’une des quatre vieilleries, les gardes rouges allant jusqu’à piller le cimetière des Kong à Qufu et à prendre le corps du dernier Duc Yangsheng.
...Au renouveau confucéen
Néanmoins, la sagesse confucéenne a survécu à cette période de persécution et, sous le regard d’un renouveau confucéen initié à Hong Kong et à Taïwan, où ce renouveau a pu se faire au profit de la démocratie et du libéralisme, elle fut même partiellement embrassée au travers des réformes post-maoïstes en PRC. La vision du confucianisme, dans le monde chinois n'est plus celle d'un maux cause la stagnation mais au contraire d'une voie particulière chinoise amenant l'harmonie et le progrès.
Le leader actuel Xi Jinping a même pu préconiser, tant pour sa richesse philosophique que pour sa place immanquable dans l’héritage de la civilisation chinoise qui se veut en renouveau et en accord avec elle-même, une réhabilitation de Confucius au travers de l’idée de “transformation créatrice” de la doctrine du sage en rapport avec les tenants du communisme à la chinoise, et de “double intégration” du socialisme et du confucianisme dans un syncrétisme nouveau entre pensée traditionnelle chinoise et communisme réformé.
À Singapour, le fondateur devenu icône sur les réseaux sociaux, Lee Kuan Yew s’est fortement inspiré de la doctrine confucéenne pour bâtir sa très réussie société de confiance, et les miracles économiques coréen et taïwanais ont pu être imputés au confucianisme en partie (bien que dans des optiques moins directement démocrates et appartenant plus à une forme “musclée” de conservatisme, un confucianisme en tant qu’aboutissement d’une forme de Droite).
Ce renouveau confucéen qui date déjà de plus de 70 ans avec la publication en 1958 du Manifeste du renouveau confucéen par les plus grands philosophes confucéens de leur temps, est ainsi à la fois une source de réflexion et de réforme pour les hommes forts de l’Asie, qu’ils soient Lee Kuan Yew, Park Chung Hee ou Tchang Kaï-chek, ainsi que plus récemment pour les réformes de la République populaire de Chine qui cherche une approche plus chinoise et modérée du communisme, mais aussi et surtout pour les partisans de la démocratie et de la liberté dans ces régions qui voient dans la doctrine du Maître Kong une véritable voie pleine de richesse au service des droits de l’individu, de la bonne gouvernance, de la dignité universelle de l’homme, de la démocratie et de ses règles ; pour bien des démocrates à Taïwan, Hong Kong ou en Corée du Sud, cela constitue un libéralisme et un conservatisme classiques directement issus de l’exploration à l’intérieur du confucianisme, dont de telles aspirations sont des évolutions naturelles.
Le Confucianisme ainsi non seulement permet la fondation d’un conservatisme raffiné purement chinois différent du conservatisme occidental basé sur le libéralisme mais permet aussi de fonder des doctrines nouvelles pleinement inscrites dans l’héritage de pensée et de civilisations des mondes chinois qui ainsi innovent dans leur propre tradition millénaire.
Confucianisme droitier, confucianisme libéral et libéral conservateur, confucianisme universaliste et même tentative de concilier communisme, socialisme et confucianisme, il y a dans ce renouveau, qui fera sur ce blog l’objet de plus amples réflexions, à partir de ce même fond rationnel et réformiste de nombreuses voies de réflexion politique loin du monolithe d'oppression avec lequel l’ignorant caricature le confucianisme qui reste un humanisme.
Le Confucianisme est peu connu en France, hors des spécialistes, son renouveau est caricaturé comme une vulgaire utilisation par les dictatures de leur règne, il n’y a pas d’association et encore moins de temples, les nombreux représentants de la diaspora chinoise qui ont été accueillis en Europe ont ramené avec eux le Bouddhisme et même le Taoïsme mais si ce n’est dans les pratiques et dans les mentalités n’ont pas ramené Confucius dans leurs bagages. Il est ainsi plus que jamais important de s’intéresser à cette doctrine, qui a façonné 2500 ans d’histoire asiatique et dont la mauvaise réputation en Occident, de même que ce cliché idiot sur le manque d’innovation présupposé des Chinois, n’est liée qu’à la méconnaissance de ces 2500 ans d’histoire, en dehors de la courte période des siècles d’humiliation et des clichés du péril jaune.
Afin de comprendre nos partenaires, concurrents, adversaires et co-membres de l’humanité chinois, il est important de s’intéresser à cette doctrine dans sa diversité, ses contradictions et ses apports, mais aussi pour nous en tant que personnes curieuses, en tant que philosophes, en tant qu’êtres humains voulant une société harmonieuse et poursuivre le bien, car le confucianisme n’est pas une relique patrimoniale : c’est une pensée humaniste et universelle, pouvant répondre à des questions de beaucoup, qui en soi est pleine de richesses et dont le dialogue avec la pensée occidentale sera bénéfique en enseignements à tous.
Que ces quelques petites pages d’introduction puissent vous inciter à pratiquer l’étude, une des grandes valeurs du confucianisme et à en apprendre plus sur cette philosophie et la culture qu’elle a vu naître.
Bibliographie :
Confucius, Entretiens, trad. Jean Levi.
Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise, Seuil.
Xinzhong Yao, An Introduction to Confucianism, Cambridge University Press.
Sébastien Billioud et Joël Thoraval, Le Sage et le Peuple. Le renouveau confucéen en Chine, CNRS Éditions.
Anna Sun, Confucianism as a World Religion: Contested Histories and Contemporary Realities, Princeton University Press.
David Elstein, Democracy in Contemporary Confucian Philosophy, Routledge.
.jpg)
.jpg)
Commentaires
Enregistrer un commentaire
Laissez un commentaire !